MALPHAS-extrait-

par Patrick Senécal

Tome 1: LE CAS DES CASIERS CARNASSIERS

1975

Les rues de la petite ville de Saint-Trailouin  sont à peu près désertes en cette fin d’après-midi de juillet car à peu près tout le monde se trouve à l’événement de l’année : l’inauguration officielle du cégep. Même si la plupart des gens étaient sceptiques au départ et trouvaient l’idée absurde (un cégep dans une si petite ville? Quelle idée!), ils sont maintenant très excités, tous massés devant la façade du nouvel édifice. Sur une petite scène montée pour l’occasion, le directeur général de l’établissement, un grassouillet d’à peine 30 ans, livre son discours, un peu perdu dans ses papiers et légèrement confus dans ses propos. Mais tous l’écoutent avec fierté: le maire, le chef de police, les notables de la ville, ainsi qu’un bon tiers des dix mille habitants de la ville. Le soleil est au rendez-vous et éclaire généreusement le nom du cégep inscrit en lettres de pierre au-dessus de la grande porte principale: Malphas.

Puis, le directeur général termine son discours et présente le directeur pédagogique, une homme que toute la ville connaît, celui qui s’est battu pendant dix ans pour la création de ce cégep. Le directeur pédagogique monte sur la scène sous les applaudissements. L’homme est en début de quarantaine, déjà presque chauve, souriant mais l’air hautain. Il remercie tout le monde, se dit particulièrement fier d’avoir mené ce projet jusqu’au bout et plus fier encore de devenir le premier directeur pédagogique de Malphas, même si pour cela il devra quitter le monde des affaires.

-Nous montrerons au reste du Québec qu’un cégep en région éloignée peut être aussi performant et aussi respectable que ceux des grandes villes, et même plus encore! Malphas deviendra un phare à travers toute la province, un exemple à suivre! Et pour démontrer ma totale foi en ce cégep, mon fils lui-même fera partie de la première cohorte d’étudiants cet automne!

Et il pointe du doigt, à côté de la scène, un jeune homme de dix-sept ans qui ressemble fort à son père, mais en plus effacé. Tandis que tous applaudissent, l’adolescent lève une main en guise de remerciement en affichant un sourire intimidé. A sa droite, sa mère conserve les mains croisées devant elle et regarde son mari avec un dédain évident.

On présente le reste de l’équipe ainsi que les professeurs. Ces derniers sont pour la plupart des nouveaux venus dans la région et on les applaudit avec chaleur. Puis, c’est l’heure des photos officielles. Sur la scène se réunissent le directeur général, le directeur pédagogique et son fils, le maire et quelques professeurs. Tout le monde sourit au photographe. Mais ce dernier, après un ou deux clichés, fronce les sourcils, le regard dirigé vers le ciel derrière le petit groupe.

-Tiens, c’est quoi, ça? demande-t-il.

Les gens sur la scène se retournent tandis que toute l’assemblée lève les yeux. Au loin dans le ciel, un nuage noir grossit peu à peu. En fait, ce n’est pas un nuage mais une masse formée de plusieurs petite taches sombres et mouvantes.

-On dirait un groupe d’oiseaux, fait le directeur général.

Dans l’assistance, les gens sont intrigués. Le chef de police marmonne:

-On dirait des corbeaux.

La masse sombre grossit toujours, s’approche, se dirige manifestement vers Malphas.

-Mais… ils sont des centaines! fait l’un des professeurs.

Tout le monde fixe le nuage vivant duquel provient maintenant, en sourdine, un brouhaha de croassements aériens. Tous les visages expriment la curiosité et l’étonnement, sauf celui du directeur pédagogique, qui demeure impassible.
Et les corbeaux approchent de plus en plus.

 

CHAPITRE 1
OÙ IL FAUT BIEN PLANTER
LE DÉCOR

 

Ce gars-là n’a pas de vie sexuelle, j’en mettrais ma main au feu. S’il en a une, il la vit en solo. Je ne peux pas croire qu’il baise une improbable épouse deux ou trois fois par semaine. Ou alors, il n’a pas touché à sa femme depuis la publication du rapport Hite. Je sais qu’il ne faut pas se fier aux apparences, mais ce que dégage Archlax est aussi incompatible avec toute forme de libido qu’un hérisson l’est avec un lit d’eau. Non pas qu’il soit spécialement repoussant. Terne, oui, avec ses cheveux frisés courts poivre et sel, son menton large et mou comme si tout le poids de son visage s’y concentrait, ses lunettes d’écaille d’un autre siècle qui agrandissent à peine ses petits yeux bruns inexpressifs. Pas beau, certes, mais pas spécialement laid. C’est juste que son aura est à peu près aussi stimulante que celle d’un lave-vaisselle.

Il consulte mon CV depuis environ cinq minutes, en silence, la face aussi impavide qu’un pavé, et je songe sérieusement à claquer dans mes mains pour lui rappeler ma présence lorsqu’il parle enfin, d’une voix douce et agréable, les yeux toujours rivés dans le résumé de ma vie professionnelle.

-Julien Sarkozy, c’est votre vrai nom?

-Absolument. Je m’appelle vraiment Julien.

Je suis tellement habitué à user de cette répartie que j’ai presqu’oublié qu’il s’agit d’une boutade. Mon nouveau patron lui-même va jusqu’à étirer ses lèvres vers le haut. Ce clone de Buster Keaton connaît donc le mode d’emploi du sourire? C’est aussi inattendu que si Megan Fox était entrée à poil pour nous offrir un café.

-Pas mal, pas mal. Non, je parlais, bien sûr, de votre patronyme.

J’avais évidemment compris, ma chouette, merci de la précision. Je pousse un petit soupir, tout petit. Faut rester poli, même si je dois répéter, pour la millième fois depuis trois ans:

-Oui, je m’appelle Sarkozy.

Criss, j’ai vraiment pas de chance, quand même! Tant qu’à avoir le nom d’un politicien célèbre, pourquoi pas Lévesque ou Obama? Ben non, il a fallu que je tombe sur un connard de droite français. Heureusement que mes parents, en particulier mon père, sont morts avant que le dit connard soit élu, sinon ils en auraient fait une syncope.

Archlax, qui ne sourit plus (l’extraordinaire, par définition, est de courte durée), a une petite moue hideuse, un rapprochement des lèvres vers l’avant qui évoque vaguement un baiser tout à fait incongru sur une bouche aussi asexuée.

-Les étudiants risquent de vous ridiculiser avec ça. Du moins, ceux qui auront un minimum de culture politique pour faire le lien.

Il me regarde enfin. Ça rassure.

-A votre ancien cégep, c’était le cas?

-Il y en avait une couple qui se moquaient de mon nom, oui, mais c’était pas vraiment méchant.

Je ne précise pas qu’à ceux-là, je leur faisais rapidement passer l’envie de persister dans leurs sarcasmes. Archlax revient à mon CV.

-Votre ancien cégep, c’était celui de… (feuillette, feuillette) Drummondville, c’est ça?

Puisque c’est écrit là, ma chouette. Tu veux me faire passer un test pour t’assurer que je me souviens de ma propre vie? Evidemment, je me contente de répondre un « C’est exact » tout à fait approprié. Même si cette rencontre n’est pas une entrevue, même si on m’avait déjà assuré que j’étais engagé, il me semble civilisé d’attendre quelques jours avant d’exposer toute la délicatesse et tout le charme de mon caractère. Quoique Archlax, qui connaît évidemment mon dossier, doit un peu se douter à qui il a affaire. D’ailleurs, comme s’il me testait là-dessus, il demande:

-Pourquoi quitter une ville en plein centre du Québec pour venir travailler dans notre région si lointaine?

Je bouge légèrement mon cul sur la chaise, mouille mes lèvres comme si je m’apprêtais à bouffer une chatte et articule avec la voix la plus neutre possible:

-Disons que j’avais pas vraiment le choix…

Il hoche la tête, comme s’il comprenait. Pourtant, je ne sens aucun malaise ou jugement dans son attitude. Pour faire bonne impression, j’ajoute tout de même:

-Mais cela tombe bien. J’ai vécu un divorce dernièrement. L’éloignement et le calme vont me faire du bien.
-Pour ce qui est de l’éloignement, vous ne pouviez pas mieux tomber qu’à Saint-Trailouin.
-Et le calme?

Il ne relève pas, concentré à nouveau dans mon CV. Mais qu’est-ce qu’il espère y trouver, un code secret lui expliquant l’origine des géoglyphes de Nazca? Je jette un œil sur le petit présentoir sur son bureau : « Rupert Archlax II, directeur pédagogique ». J’imagine que le « II » fait plus class que « Jr ». Sur le mur, une photo encadrée montre Archlax deuxième du nom, souriant, entouré de cinq ou six étudiants. Archlax y arbore un sourire plutôt convaincant. La légende sous le cadre indique : « Rupert Archlax II, DP du cégep Malphas, entouré de quelques élèves de l’établissement ». Archlax junior sait-il que DP est aussi l’abréviation pour « double penetration »? Pas sûr. Je laisse mon regard errer ailleurs, vers la fenêtre, qui, malgré sa grandeur, éclaire très mal la pièce. Il y a un corbeau à l’extérieur, perché sur la corniche. Il me fixe sans bouger. Effronté, le volatile.
Il dépose finalement mon CV sur le bureau, croise ses longs doigts et commence son boniment.

-Malphas est un petit cégep de 770 étudiants, monsieur Sarkozy, donc presque tout le monde connaît tout le monde, ce qui créée une dynamique de franche camaraderie fort agréable. Nous sommes le seul cégep dans une superficie de 300 kilomètres carré, nous avons donc des jeunes qui viennent de plusieurs villages environnants et plusieurs se trouvent un appartement ici même, à Saint-Trailouin. Mais nous avons aussi des jeunes qui viennent de beaucoup plus loin car il ont été refusés dans plusieurs autres cégeps. Ce qui nous donne une clientèle hétéroclite, disparate et pas toujours facile. Vous comprendrez que le français, en particulier le cours 102 que vous donnerez, n’est pas le plus populaire.

-Le français n’est jamais populaire, peu importe dans quel cégep.
Il renifle et se frotte le nez, ce qui me rappelle désagréablement que je n’ai rien pris depuis plus d’une semaine.
-Vous avez sans doute raison. Mais comme nous sommes en session d’automne et que le cours 102 régulier se donne l’hiver, votre clientèle sera donc des étudiants qui ont coulé le cours à la dernière session…
-Des doubleurs.
-Voilà. Une clientèle particulièrement difficile. Que voulez-vous, la jeunesse d’aujourd’hui ne s’intéresse plus à la grande culture, le nombre élevé de doubleurs en est la preuve.
-Ca rend le défi plus intéressant…

Cette fois, je ne baratine pas. Je suis sincère. Même moi, j’ai un côté naïf et idéaliste, c’est comme ça. Double Penetration hoche la tête, le cou raide. J’entends presqu’un grincement de poulie rouillée.

-Content que vous voyiez les choses sous cet angle.

S’il est content en ce moment, ça doit être vraiment sinistre quand il ne l’est pas. En fait, j’ai vu des info-pub américaines doublées en français plus convaincantes que la tonalité de son petit laïus. Ce n’est pas de l’indifférence mais une sorte d’ennui mélancolique. Puis il se lève avec l’enthousiasme du journaliste responsable de la rubrique nécrologique.

-Bien. Je vais vous faire visiter le cégep, du moins l’essentiel. Suivez-moi.

Hé ben, ça promet d’être festif. Je me lève, prends ma mallette et le suis. Avant de sortir, je lance un dernier regard vers la fenêtre : le corbeau n’a pas bougé, sauf sa tête qui se tourne vers moi. Peut-être qu’il était là lors de la fabrication du cégep et que ses pattes sont restées prises dans le ciment de la corniche.

Tandis que nous déambulons, Double Penetration m’explique qu’il s’agit du couloir administratif : secrétaires, conseillers pédagogiques, ressources humaines, et, évidemment, bureau du directeur général, où justement (il y a des hasards formidables, tout de même) il m’amène de ce pas. Lorsqu’il demande à la secrétaire si Conrad est occupé, celle-ci le gratifie d’un look du genre que j’aurais très bien pu lancer à une fille qui m’aurait demandé, au petit matin, si j’allais la rappeler le lendemain. D’ailleurs, la question n’était sans doute que pour la forme car Archlax n’attend pas le réponse et se  dirige vers la porte. Trois petits coups, un « oui » distrait, puis on entre. La pièce est quelconque, administrativement banale, mais beaucoup plus éclairée que l’antre d’Archlax, plutôt sombre. Derrière un grand bureau massif, un homme petit mais corpulent, aux cheveux gris frisés, environ soixante-cinq ans, est concentré sur un cahier dans lequel il colle minutieusement des fleurs découpées.

-Bonjour, Conrad. Je viens te présenter le nouvel enseignant de français…
-Une minute…

Sa petite langue rose pointant entre ses lèvres tel un clitoris en pleine éclosion, il termine de coller sa fausse fleur sur la page, passe deux ou trois fois sa main dessus pour s’assurer qu’elle tient bien, puis soulève fièrement son cahier vers Double Penetration.

-T’as vu, Rupert? J’ai commencé un nouveau cahier! Celui de mes vacances de cet été, avec Ingrid!

Au milieu de six ou sept fleurs collées, une photo représente le directeur général avec une femme obèse, tous deux croquant dans une pomme sucrée, avec l’expression de ceux qui n’arrivent pas à croire qu’ils sont en train de manger un mets si exceptionnel. C’est pas mêlant, la simple vue d’un tel bonheur me fait réaliser que l’essentiel tient à bien peu de choses. Bref, cet homme s’adonne au Scrapbooking.

-Très joli, Conrad. Je voudrais te présenter Julien Sarkozy.

Le sourcil droit du directeur général se fronce, comme s’il se demandait si on se moquait de lui. Mais un léger signe de dénégation de DP le rassure et il me serre la main énergiquement.

-Enchanté, monsieur Sarkozy, enchanté! Conrad Bouthot, directeur général de Malphas. Et vous enseignerez…?
-Le français, que je réponds. Trois groupes du cours 102.
-Ah, oui. Le cours 102 qui est…?
-Dissertation littéraire, répond Archlax. Le second cours de français obligatoire.
-Oui, oui, bien sûr… (Bouthot fronce cette fois le sourcil gauche). Mais si c’est le second cours, pourquoi on le donne cet automne? Ca devrait pas être le 101 ou le 103?
-On les donne aussi, Conrad, mais le 102, l’automne, c’est pour ceux qui ont doublé.
-Ah, oui, je comprends. (Cette fois, il fronce les deux sourcils.) On a l’équivalent de trois groupes qui ont doublé le cours 102?
-Quatre. Elmer en donne aussi un.
-Quatre! C’est beaucoup de doubleurs!
-Oui…Comme à chaque année.
-Ah, bon? Ah bon…

Bouthot frotte ses mains un moment, jette un rapide regard d’envie vers son Scrapbook, comme s’il craignait qu’il ne se sauve, puis sourit à pleine dents.

-Hé bien, monsieur Sarkozy, je vous souhaite la bienvenue parmi nous. Nos étudiants sont très gentils et ils sont pas plus bêtes que ceux du reste du Québec, n’est-ce pas, Rupert?
-En fait, notre cégep connaît l’un des taux de diplômation les plus bas de la Province.
-Ah, bon? Ah, bon…
-De toute façon, que je précise, l’intelligence a rien à voir avec les diplômes. Il y a des gens sans instructions qui sont très brillants, pis des universitaires qui sont parfaitement idiots.

Les deux directeurs hochent la tête avec une certaine perplexité. Ca sent le malaise. Pour dissiper l’odeur, je crois bon d’ajouter :

-Regardez nos politiciens.
Archlax a un vague sourire poli. De son côté, le DG glousse comme un gamin, puis poursuit :
-Vous êtes chanceux : le département d’arts et lettres a été rénové, vous allez donc commencer votre séjour chez nous dans une ambiance stimulante!
-C’est le département de sciences humaines qui a été rénové, Conrad.
-Ah, oui, c’est vrai, on l’a repeint l’hiver dernier.
-On ne l’a pas repeint, on a changé les bureaux.
-Les bureaux, oui…
-L’automne dernier.
-Oui…

Bouthot glisse toujours ses mains l’une sur l’autre. Il s’exclame enfin:

-Alors, bonne chance, monsieur Sarkozy. Et surtout, hésitez pas à venir me voir si vous avez des questions, je suis là pour rassurer le personnel de cet établissement. Après tout, je suis comme le père d’une grande famille, n’est-ce pas?

Il rit. Archlax lui-même ricane. Pour ne pas être en reste, je ris aussi. Voilà, nous rions tous les trois, ah-ah-ah, au secours. Le DG cesse alors de rire:

-Mais on a prévu de repeindre le département d’arts et lettres au printemps prochain, non?
-Non.

Bouthot hoche la tête, concentré sur ses mains qu’il frotte comme s’il espérait qu’elles prennent feu. Puis:

-Bien! Bonne journée, monsieur Sarkozy! Vous allez donner votre premier cours aujourd’hui, j’imagine?
-Les cours ne commencent que lundi, Conrad.
-Ah, bon? Ah, bon…
Il marche vers son bureau, hésite un moment, puis nous considère d’un air presque suppliant :
-J’imagine que Rupert vous fait visiter le cégep… Est-ce que vous, heu… avez besoin de moi ou…
-Merci, Conrad, je vais me débrouiller sans problème.

Tout heureux, Bouthot s’assoit dans son fauteuil et replonge dans son Scrapbook, comme si nous n’existions plus.

De retour dans le couloir. Tandis que nous marchons, je demande à DP:

-Ca fait longtemps qu’il est directeur général?
-Depuis la création du cégep, il y a trente-cinq ans.

Sur le moment, je crois qu’il me charrie, mais son visage imperturbable me démontre bien que j’ai été fou de croire qu’il pouvait s’adonner à toute forme de sarcasme.

-Et vous, ça fait longtemps que vous êtes directeur pédagogique?
-Vingt-et-un ans, répond mon patron.


Hé ben, le renouvellement du personnel ne semble pas une philosophie très prisée dans ce cégep. Je redoute tout à coup ma rencontre avec mes collègues du département, qui risque de ressembler à un regroupement d’anciens combattants.

 

AUTRE BOUT DE CHAPITRE PLUS LOIN
(note: le narrateur est au il dans cet extrait)

 

Julie Thibodeau, ses cahiers sous le bras, marche vers la section des casiers en soupirant d’un air théâtral.

-Déjà que philo, c’est plate à mort, mais là, avec ce prof-là, ça va être trop mortel, j’te jure!

Elle se plaint auprès de son amie Fanny, qui la suit en approuvant, comme toujours :

-C’est vrai que c’est plate, la philo!
-Mais… l’année passé, tu m’as dit que t’aimais ça!
-Oui, mais… Heu… J’ai changé d’idée, cet été.

Julie roule des yeux, cherche son nouveau casier des yeux et le trouve. Elle se fraie un chemin à travers la masse d’étudiants qui, tout comme elle en cette heure de dîner, vont ranger ou chercher leurs affaires. Elle tend ses cahiers à Fanny qui comprend tout de suite et prend le tout. Les mains libres, Julie fouille dans sa sacoche:

-Je vais essayer de dîner avec Ben…
-Ben? Le meilleur ami de Nico?

Julie ne dit rien, la bouche pincée, et sort de sa sacoche le numéro de son cadenas. Elle commence à tourner les chiffres tandis que Fanny, d’un air entendu, marmonne:

-Tu veux rendre Nico jaloux, c’est ça?
-Pas pantoute! Y’a voulu me laisser? Ben, qu’y mange de la marde! De toute façon, j’allais le laisser moi aussi, faque…

Elle ouvre son cadenas et ajoute:

-Il viendrait se jeter à mes pieds que je voudrais plus de lui!
Elle ouvre son casier. Une marée rouge jaillit du compartiment et éclabousse les pieds de l’adolescente en une longue cascade poisseuse formée de sang, de morceaux de chair humaine, de membres tranchés et d’organes divers. Pétrifiée, Julie fixe avec horreur une tête qui oscille quelques secondes sur ses souliers avant de s’immobiliser. Il manque presque toute la moitié droite de la tête mutilée, mais c’est suffisant pour qu’elle soit reconnaissable. D’ailleurs, Fanny elle-même, stupéfaite, fait remarquer:

-Mais… C’est Nico, ça!

Julie hoquette d’épouvante, donne un coup de pied et la tête, après un léger vol plané, rebondit contre un autre casier fermé avant de retomber sur le plancher en un bruit flasque. Julie recule rapidement, jusqu’à ce que son dos percute la rangée de casiers derrière elle, et elle se met à hurler. Tous les étudiants se sont approchés : certains demeurent figés d’ahurissement, d’autres se sauvent en courant et en criant, certains prennent des photos des restes humains avec leur cellulaire.

Julie, elle, toujours appuyée contre les casiers, ne peut s’arrêter de hurler, son regard fou fixé sur les restes déchiquetés de son ex.