Boule à Mythes :
Aliss, de Patrick Senécal
par Mathieu Fortin
Le romancier Patrick Senécal n’est pas le dernier venu en littérature de genre au Québec. Bien qu’il ne soit présent sur la scène littéraire que depuis peu, il a déjà fait sa marque.
Enseignant en littérature au cégep de Drummondville, il est aussi écrivain depuis toujours. Il a publié deux premiers romans chez Guy Saint-Jean éditeur (5150, rue des Ormes et Le passager) avant de passer dans l’écurie Alire, où il a publié deux romans fantastiques qui ont marqué le genre : Sur le seuil, une terrifiante histoire du Bien et du Mal, et Aliss, une relecture originale du classique de Lewis Caroll. Il a ensuite repris ses deux premiers romans, en leur apportant quelques corrections, et il a finalement publié deux autres romans originaux, soit Les sept jours du talion (polar) et Oniria (fantastique).
Sur le seuil est le livre le plus connu de l’auteur. En plus d’être un excellent roman, il a été adapté au cinéma par le réalisateur Eric Tessier; Senécal a donc eu l’occasion de se plonger dans l’adaptation de son roman par le biais du scénario, expérience dont il a traité en long et en large. Alors il a décidé de nous parler d’Aliss, livre aussi marquant sinon plus que Sur le seuil.
Aliss, c’est l’histoire d’Alice, une jeune fille de Brossard qui décide de quitter le cégep et de se prendre un appartement à Montréal pour découvrir la vraie vie et la liberté.
Elle prend le métro à la poursuite d’un homme pour lui rendre ce qu’il a perdu, et elle se retrouve dans un quartier qu’elle ne connaît pas. Rapidement, elle se perd dans cet univers étrange qu’est la ville, surtout que le quartier où elle a abouti n’est pas des plus reposants.
Elle prend sa place lentement, expérimentant différentes drogues et expériences sexuelles, tentant de comprendre le sens de la vie et de savoir qui elle est. Différents personnages croiseront sa route, mais elle sera obnubilée par la Reine Rouge, qui semble diriger le quartier. Elle vivra beaucoup de choses et en restera marquée à vie.
Senécal nous fait lire un véritable conte : il s’adresse au lecteur en début de chapitre et le mène par la main d’un chapitre à l’autre. Aussi, ce qui est intéressant, c’est le retour d’un personnage que l’on connaît déjà. Ici, c’est Michelle Beaulieu, la méchante adolescente de 5150, rue des Ormes, qui est la Reine Rouge et dirige le quartier. Selon Alice, c’est elle qui détient la vérité et qui est allé jusqu’au bout; la Reine Rouge est la surfemme et c’est comme elle que veux devenir Alice.
Bien sûr, des parallèles peuvent être tracés entre le roman de Senécal et celui de Caroll : après tout, l’auteur s’est beaucoup inspiré du grand classique qu’est Alice au pays des merveilles. Je laisserai l’auteur vous démontrer ces liens, car c’est le cœur de sa réflexion.
On pourrait aussi jouer au jeu de l’intertextualité entre les divers romans de Senécal : ce sera peut-être fait un jour dans nos pages. En attendant, je vous invite à consulter son site web pour avoir les dernières nouvelles le concernant : www.patricksenecal.net.
ALISS
vue par Patrick Senécal
J’ai traîné longtemps l’idée d’écrire une sorte de version d’Alice au pays des merveilles pour adultes. Lorsque j’ai lu le conte de Lewis Caroll à l’université, j’ai été fasciné par la mince frontière qui séparait cette histoire du monde de l’enfance de celui des adultes. En effet, dans le Alice original, les personnages sont tous antipathiques, plusieurs sont agressifs et d’autres carrément fous. Et que dire de cette Reine de Cœur qui veut décapiter tout le monde ? Et ce ver à soie qui, manifestement, fume de l’opium, même si ce n’est jamais dit clairement ? Et ces champignons qui font grandir et rapetisser Alice ? Bref, il y avait moyen de faire quelque chose d’assez tordu avec cette histoire… D’ailleurs, je n’étais pas le premier à m’y être frotté.
Les années ont passé, j’ai écrit mes trois premiers romans, puis, vers 1998, j’ai revu le Alice de Walt Disney. Pour ma part, il s’agit d’une réussite : les gars de Disney devaient en avoir fumé du bon lors de la création de ce dessin animé. Toujours est-il qu’en le voyant, l’envie de pasticher Alice m’est revenue et je me suis dit : OK, cette fois, je me lance. Car je me disais que si je ne le faisais pas, cette idée reviendrait encore me hanter dans cinq ans, puis dans dix, et ainsi de suite… J’imagine que c’est la même chose pour la plupart des écrivains : le seul moyen de se débarrasser d’une idée, c’est de l’écrire.
Très rapidement, je me suis dit que je garderais le concept du « conte », que ce concept me permettrait justement d’aller très loin. Comme Caroll allait dans le délire enfantin, je pourrais donc aller loin dans le délire plus adulte : drogue, sexe, violence… Et puis, avouons-le : je suis un gars excessif et j’avais là l’opportunité de justifier mes pires excès, alors… Et pour bien faire comprendre aux gens qu’il s’agissait d’un conte et, donc, d’un monde où tout était permis, j’ai pensé à commencer chacun de mes chapitres par une adresse au lecteur.
Dès le départ, aussi, j’ai décidé que ma Aliss serait une adolescente qui part de la rive-sud pour venir à Montréal. Donc, une banlieusarde qui découvre le monde des merveilles, c’est-à-dire Montréal. J’avais besoin d’un quartier tough, j’ai pensé à Hochelaga, ou Centre-sud, ou quelque chose du genre… Mais rapidement, j’ai abandonné cette idée. Le fait de situer l’action dans un vrai quartier de Montréal venait justement freiner mes délires : les prostituées seraient normales, les dealers de drogue aussi… Bref, je risquais de faire un roman qui ressemblerait à une brochure de CLSC. Ca n’allait pas. Si je voulais faire un conte pour adultes, il fallait conserver le monde imaginaire. Ou du moins, un quartier imaginaire. Et c’est ainsi que j’ai pensé à créer ce quartier de Montréal qui n’existe pas, mais où se retrouvent tous les fuckés du Québec, tous ceux qui fuient quelque chose. Et Aliss est en fuite : elle fuit ce qu’elle considère comme la normalité ennuyante. C’est une ado et elle veut vivre à fond, même si elle ne sait pas trop encore ce que cela veut dire.
Ensuite, j’ai relu le Alice original en développant une narration parallèle ressemblant le plus possible à celle de Caroll. Le terrier du lapin est devenu le métro de Montréal, le raz-de-marée de larmes est devenu un raz-de-marée de sperme, la séance de thé une séance de torture, le tournoi de croquet une partouze, etc… J’ai fait la même chose pour les protagonistes où je devais transformer les personnages enfantins de Caroll en individus sombres et bizarres pour mon livre. C’est là que j’ai eu le plus de plaisir, je dois dire. Le ver à soie, qui était prétentieux et arrogant dans Alice, est devenu Verrue, un vieillard qui fume toujours du hash et qui est convaincu qu’il va devenir un papillon. La duchesse de Caroll (qui n’est pas dans la version de Disney) est devenue Andromaque. Le chapelier fou et le lièvre de Mars sont devenus Chair et Bone. Comme ces deux comparses dans l’œuvre de Caroll étaient les plus délirants du livre, les deux miens devaient être les plus dangereux. Et ceux, aussi, qui se croyaient les plus drôles (alors qu’ils ne le sont pas). Le chat de Cheschire est devenu dans mon livre le junkie Chess, peut-être mon personnage préféré. Dans Alice, le chat sourit tout le temps et disparaît par moments. J’ai donc pensé à un junkie si maigre qu’on ait l’impression de voir à travers lui. Seul son sourire flotte toujours. Et comme dans le livre de Caroll, ce chat semble omniprésent, j’ai pensé que mon Chess à moi pourrait être l’équivalent de Dieu, un Dieu moqueur qui regarde ses créatures avec un sourire ironique et qui sniffe littéralement leur âme. Voilà pourquoi tout le monde, même la Reine, craint Chess.
Tant qu’au lapin blanc dans l’œuvre de Caroll, il est devenu Charles dans mon livre. Car Lewis Caroll a toujours dit qu’il se projetait dans ce personnage. Et comme le vrai nom de Caroll est Charles… Voilà pourquoi il est pédophile, mathématicien et est en amour avec Aliss. Et il bégaie, sauf avec Aliss… comme Lewis Caroll bégayait avec tout le monde, sauf les enfants.
La vraie surprise que j’ai eue en préparant ce livre est venue au moment de trouver un équivalent à la Reine de Cœur. Je me suis alors rappelé que j’avais déjà une Reine de Cœur : Michelle Beaulieu ! Dans 5150, alors qu’elle n’avait que 16 ans, elle adorait le livre Alice au pays des merveilles, au point qu’elle s’était elle-même donné le surnom de Reine Rouge. Je n’avais donc qu’à faire revenir Michelle, ce qui était plutôt intéressant puisque j’avais toujours beaucoup aimé ce personnage. Certains me demandent si j’avais prévu cela en écrivain 5150. La réponse est non. Mais comme j’étais déjà fasciné par Alice, peut-être qu’avec Michelle, inconsciemment, je préparais le terrain pour plus tard… En tout cas, retrouver Michelle Beaulieu a été pour moi un des moments forts de ma jeune carrière d’écrivain. Je me suis rendu compte qu’elle avait continué à vivre pendant six ans et que je devais découvrir ce qu’elle avait justement fait durant ces années…
J’avais les personnages, j’avais les événements, j’avais la trame narrative, mais ce n’était pas suffisant. Mon livre devait être plus qu’une série de scènes flyées et c’était justement le risque le plus grand. Il fallait qu’il y ait un but à tout cela. Aliss ne devait pas être qu’une touriste qui se paie la traite pendant cinq cents pages. Il fallait qu’elle cherche quelque chose. Et encore là, c’est le Alice de Caroll qui m’a aidé. Au début du conte, le ver à soie demande à Alice : « Qui es-tu? » Je me suis dit que mon livre serait donc un voyage initiatique, celui d’une adolescente qui cherche qui elle est, sans vraiment s’en rendre compte. Car Aliss, comme beaucoup d’ado, croit savoir qui elle est : elle est libre, point final! Elle a lu Nietzche, n’y a rien compris (comme beaucoup de gens, sûrement moi le premier!) et croit que le surhomme (ou la surfemme) est celui qui essaie tout, tout, tout! J’ai travaillé assez longtemps avec des adolescents pour me rendre compte que ceux-ci utilisent la notion de la liberté à toutes les sauces. Ils croient qu’être libre est de dire oui à tout, ce qui n’est évidemment pas aussi simple. C’est ce qu’Aliss découvrira finalement. A la question « qui es-tu? », elle finira pas répondre (en fait, c’est la Reine qui le lui dira) qu’elle est une adolescente brillante, certes, mais au fond assez normale… comme à peu près tout le monde.
Enfin, l’autre élément du livre de Caroll que j’ai utlisé dans le mien est celui du jeu avec les mots et la langue. Caroll utilisait beaucoup les calembours et les jeux typographiques. J’ai fait la même chose avec plusieurs éléments. Premièrement, la grosseur des mots change dans mon livre selon les drogues utilisées par Aliss. Ensuite, les calembours sont la propriété de Chair et Bone, mais des jeux de mots si mauvais qu’ils en deviennent drôles. Finalement, Andromaque parle en alexandrins mais en alexandrins québécois, ce qui m’a donné de sérieux maux de tête.
Quand j’ai eu fini d’écrire Aliss, j’ai eu un moment d’effroi. Je me suis dit que ce livre allait loin dans le délire, peut-être trop. Pourtant, je le sentais parfaitement cohérent. Quand mon éditeur l’a lu, il m’a tout de suite soutenu mais en me prévenant : « Ca va passer ou ça va casser, Pat. On va adorer ou détester. Les critiques vont aimer ou te traiter de masturbateur prétentieux ! » J’ai dit : « On y va ! » Et finalement, les critiques ont aimé. Quant aux lecteurs, c’est celui qu’ils aiment le mieux ou celui qu’ils aiment le moins. Pas de milieu. Et c’est parfait comme ça. Un livre comme Aliss ne peut pas être tiède.
De tous mes romans, Aliss est mon préféré (même si je suis très fier Des sept jours du talion). C’est celui qui me ressemble plus. Dans son excès mais aussi dans les questions que se pose Aliss. J’aurais aimé avoir son guts, son culot. Et le constat que fait Aliss est un constat que je me fais souvent moi-même : nous sommes condamnés au quotidien et à la normalité, pour le meilleur et pour le pire. La fin du roman est donc pour moi ironique, même si certains ne l’ont pas comprise ainsi.
Dans les salons du livre, c’est le roman qui suscite le plus d’enthousiasme auprès de mes lecteurs en général. Surtout les jeunes entre 15 et 30 ans. Mais je comprends que c’est un roman que certains peuvent trouver agaçant et inutilement tape-à-l’œil. Mais encore là, ça me ressemble assez, non ?
