Sortie littéraire

Bonsoir, mesdames et messieurs, et bienvenue à notre émission littéraire. Aujourd’hui, nous recevons l’écrivain Patrick Senécal, auteur qui nous a habitués à des thrillers horrifiques mais qui nous surprend cet automne avec un roman qui verse dans le genre de l’autofiction. Il est sorti de sa banlieue hilaire-montaise pour venir nous parler de ce nouveau livre intitulé Putain de fou. Monsieur Senécal, bonsoir.

-Bonsoir.

-Monsieur Senécal, ce livre raconte l’histoire de Patrick S., un romancier de 37 ans qui a écrit des thrillers à succès, et qui, après s’être fait larguer par son éditeur J.P., tombe dans une dépression terrible. Ce personnage, c’est vous ou pas ?

-(longue réflexion) Mes personnages (silence)… sont toujours moi…(silence) sans censure et sans compromis…(silence) mais avec des mensonges, vous voyez ?

-Je vois très bien.

-C’est moi sans être moi mais avec le plus de sincérité possible.

-Mais certains diront que vous versez maintenant dans l’autofiction par opportunisme. Que répondez-vous à ces gens ?

-Qu’ils ont parfaitement raison.

-Ah, bon.

-Hé oui.

-Mais vous-même, êtes-vous un lecteur d’autofiction ?

-Pas du tout.

-Paradoxal, non ?

-Absolument pas . Vous-même, avez-vous lu mon livre ?

-Allons, bien sûr que non : je suis animateur.

-Et voilà ! J’ai compris qu’en sortant un roman d’autofiction, je créerais un événement littéraire avant même que qui que ce soit ait lu le livre, vous voyez ?

-Je vois.

-Excusez-moi, j’ai une plaie sur le bras qui me gratte et je peux pas m’empêcher de la gratter, ça ne vous gêne pas ?

-Je vous en prie. Mais, outre vous, dans votre livre, est-ce que les autres personnages sont réels?

-Un personnage (silence)… dès le moment où il existe sur papier (silence)… est réel.

-Je veux dire : est-ce que ce sont des gens de chair et de sang ? Je pense, entre autres, à cet ami, Maxime B., qui passe ses journées à se masturber sur Internet devant le site de la Bourse de New York… Existe-t-il réellement dans votre vie ?

- Mais qu’est-ce que ma vie, exactement ? Suis-je plus réel hors de mon livre, dans mon livre ou lorsque j’écris mon livre ? Et quand le lecteur referme le roman, qui sait, peut-être que je cesse d’exister, vous voyez ?

-Je…je vois.

-Désolé, il y a des taches de sang sur votre bureau, mais gratter cette plaie me fait tellement de bien…

-Écoutez, soyons francs : des gens, en entendant cette entrevue, diront que vous jouez les cyniques par jalousie.

-Bien sûr. Mais encore faudrait-il savoir qui est jaloux : moi ou mon personnage ?

-On pourrait croire que l’énorme succès que connaît le genre de l’autofiction depuis quelques années vous rend envieux et que, pour vous venger, vous avez écrit vous-même un pastiche du genre. Et puis, l’avez-vous réellement écrit vous-même ?

-Qui sait ? Qu’est-ce qui est vrai ou pas ? D’ailleurs, cette émission existe-elle réellement ? Vous-même, existez-vous ? Rien ne dit que vous n’êtes pas une de mes créations, un autre moyen pour jeter la confusion, vous voyez ?

-Je…je ne sais plus.

-Maintenant, si vous le permettez, je vais retourner dans ma banlieue, chez moi, et prendre mon crayon.

-Pour écrire un autre livre ?

-Non, pour le planter dans ma plaie. Avec mes doigts, ça ne fait décidément pas assez mal.

-Hé bien, heu… Merci monsieur Senécal d’être venu à notre émission.
Mais y suis-je vraiment venu ?