Le père Noël est une ordure

Mes enfants sont encore en âge de croire au Père-Noël. Alors ma blonde, Sophie, a demandé à notre ami Martin de jouer le rôle du vieux barbu pour leur faire une surprise. Elle lui a loué un super costume et est même allée porter les cadeaux chez lui la veille pour qu’il arrive à la maison avec son gros sac bien plein.

Le vingt-quatre au soir, notre petite famille est donc rassemblée au salon. Les enfants fixent le sapin avec dépit.

-Sont où les cadeaux? demande Romy.

Sophie et moi prenons un air faussement triste.

-Je veux mon Super Big Joe montable! se fâche Nathan

Je grimace intérieurement. On n’a pas pu lui trouver, son Super Big Joe grandeur nature. J’espère qu’il ne sera pas trop déçu…
Bruit de porte dans le couloir, respiration essouflée, quelqu’un approche… et le Père Noël apparaît parmi nous! Les yeux des enfants s’écarquillent d’émerveillement : « Le Père-Noël! »

Le costume de Martin est si bien fait que j’ai peine à reconnaître mon ami. Il dévisage les enfants, un peu hagard, puis lance d’une voix rauque :

-Vous voulez des cadeaux? Parfait! Asseyez-vous!

Un peu raide, comme Père-Noël... Sophie me regarde d’un air un peu surprise, mais je hausse les épaules.

Les enfants, eux, n’y voient que du feu et sont déjà assis, trépignant d’impatience. Je demande :

-Voulez-vous un biscuit et un verre de lait, Père-No…
-Pas le temps, pas le temps! me coupe Martin en ouvrant avec des mains fébriles son gros sac rouge.
-Ah… ah bon? que je balbutie, déconcerté.

D’un seul mouvement, Martin éparpille tous les cadeaux sur le sol. Sophie ne peut s’empêcher de soupirer :
-Faudrait quand même qu’il y aille mollo avec les cadeaux, hein?

Je me sens assez dépité moi-même et j’essaie d’accrocher le regard de Martin pour lui signifier de jouer son rôle sur un registre différent. Mais il est trop occupé à faire le tri dans les cadeaux, l’air pressé, le regard brillant. D’ailleurs, ils sont vraiment mal emballés, ces paquets, ce qui me surprend de la part de Sophie. Elle-même fronce les sourcils, comme si quelque chose n’allait pas.

-Tiens! s’exclame Martin en poussant quatre cadeaux vers Nathan. Ceux-là sont pour toi. Pis ceux-là (il en pousse d’autres vers Romy) pour toi!
Les enfants n’ont pas fini de crier leur joie que Martin marche déjà vers la porte. Ah, non! Là, il exagère. Je veux le retenir mais il me répète durement qu’il n’a pas le temps. Alors il se tourne vers moi et un éclat inquiétant traverse ses yeux noirs.
-Faut que j’aille chercher d’autres cadeaux, marmonne-t-il.

Deux secondes après, il est reparti. Nathan se saisit d’un premier cadeau, de forme étroite et longue, comme une batte de baseball. Il veut l’ouvrir mais Sophie lui dit d’attendre, se tourne vers moi et murmure :
-C’est pas mes emballages, ça…

Moment de flottement. On sonne à la porte et je vais répondre. Un autre Père-Noël!
-Désolé du retard, Pat!

La voix de Martin! C’est lui! Mais l’autre…?
-Je viens juste de me faire interroger par les flics! m’explique-t-il sur le seuil de la porte. Ils sont à la recherche d’un Père-Noël de centre d’achats qui a pété les plombs tout à l’heure, au mail Montenac! Après son shift, sans même enlever son habit, il a pris une hache pis il est monté au bureau du directeur!
Je regarde Martin en silence, et le froid que je ressens n’a rien à voir avec la température extérieure. Du salon, j’entends Nathan crier qu’il veut ouvrir son premier cadeau. Tandis que les bruits du papier froissé parviennent jusqu’à mes oreilles, la voix excitée de Martin continue :
-La police a retrouvé ni le Père-Noël, ni le directeur, mais dans son bureau, il y avait la hache pleine de sang! Ils sont sûrs que le gars a tué le directeur pis ils le cherchent! Ils ont cru que c’était moi, t’imagines?

Je comprends alors qu’on va se rappeler de ce Noël très, très longtemps. Et malgré la panique qui grimpe en moi comme un singe affolé dans un arbre, c’est d’une voix très calme que je demande :
-Qu’est-ce que le tueur a fait du corps, alors?
Derrière moi, j’entends Sophie pousser un hurlement, recouvert par l’exclamation ravie de mon fils :
-Super! Le premier morceau de mon Super Big Joe montable!