Du soleil et du sang

JE SUIS un auteur estival.

​C’est pas moi qui le dis. Ce sont les chroniqueurs culturels. Leurs suggestions de lecture d’été sont presque toujours des polars, des thrillers ou des romans fantastiques. Aujourd’hui encore, quand on présente un de mes romans en affirmant qu’il s’agit d’une lecture parfaite pour les vacances, je ne sais toujours pas comment prendre la chose. Mes histoires sont trop faciles pour l’hiver ? Mes livres se lisent bien en coupant le gazon ? Ils ont l’avantage de pouvoir être lus à l’extérieur jusqu’à 21 h sans problème de visibilité?

Peut-être, en fait, est-ce parce que la plupart des romans dits «noirs» se passent l’été. Je sais, vous avez tous en tête plusieurs exceptions. Shinning, par exemple… Et c’est vrai que du sang, sur la neige, c’est assez esthétique. Mais disons que très souvent, on se tue quand il fait chaud. Parce que le polar en hiver peut limiter l’écrivain dans les scènes de tension. Mais si. Démontrons.

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Une poursuite en voitures entre le gentil et le pas-gentil est du meilleur effet lorsqu’elle a lieu l’été. L’hiver, elle perd soudain de la vitesse. Avez-vous déjà lu une poursuite où le pas-gentil, fuyant dans son chasse-neige à plus de 35 km/h, est poursuivi par le gentil qui, dans son puissant déneigeur, est sur le point de le rattraper ? Haletant.

Dans les polars, le détective désabuso-alcoolo-macho aime bien errer la nuit, les mains dans les poches pour se donner une attitude songeuse et intériorisée. Mais s’il erre l’hiver, ce n’est pas pour poser qu’il aura les mains dans les poches, mais pour se les réchauffer, ce qui est moins poétique. On n’a jamais vu Humphrey Bogart déambuler durant une nuit d’hiver. Imaginez-le avec un anorak, une tuque et des bottes, et vous comprendrez pourquoi. L’errance nocturne appelle aussi une ambiance, avec ses criquets, sa lointaine rumeur urbaine, ses miaulements de chats et son vent léger et chaud. Afficher un air existentialiste est plus complexe lorsqu’on est entouré de grattements de charrues, de hurlements de pneus enneigés et de jurons de pelleteurs excédés.

Et le sang ? J’ai pourtant dit que c’était beau dans la neige. C’est vrai, si la température le permet. La description de l’hémoglobine qui dégouline le long d’un membre est toujours efficace et d’une sombre poésie. Mais à 20 degrés sous zéro, le sang coule pas, il gèle. Ça abrège une description. Et puis, trouver le coupable d’un assassinat extérieur durant l’hiver, c’est trop facile.

«Comment trouvons-nous le coupable ?» demanda le sergent en soupirant de découragement, « J’ai une idée», s’écria le détective en remontant son chapeau ( pardon : sa tuque) de son pouce gelé. «Suivons les traces de pas dans la neige !» «Ah ! Inspecteur, ce que vous êtes fort !» s’exclama le sergent admiratif après s’être bruyamment mouché.

L’acte de tuer en plein froid risque de tourner au burlesque. L’étranglement avec de grosses mitaines de laine prendra tellement de temps que la victime mourra d’ennui plutôt que d’asphyxie. Toute utilisation d’une lame quelconque est périlleuse : s’il fait trop froid, elle cassera contre le moindre os du corps… et ça, à condition qu’elle ait préalablement traversé les 20 centimètres de tissu du manteau de la victime. Et si l’agresseur se met le couteau entre les dents, dans le but de créer cette image classique mais forte du tueur fou, sa langue risque de coller contre la lame. Et là, c’est de rire que mourra la victime.

D’ailleurs, comme écrivain, je préfère écrire mes romans horrifiques l’été, saison qui est pour moi une source d’inspiration infinie. Chaque fois que je nettoie ma piscine, j’imagine ce que je peux en sortir (même si, la plupart du temps, ce sont des épingles à linge ou des pièces de monnaie). Paresseux comme je suis, j’ai tendance à attendre que mon gazon soit très long avant de le couper. J’imagine donc, en poussant ma tondeuse, ce que ma lame peut rencontrer sur son passage, m’attendant toujours à voir l’herbe déchiquetée se teinter de rouge…ce qui n’est jamais arrivé, hélas. Le seul bras que ma tondeuse ait sectionné est celui de la poupée de ma fille, qui ne s’en est pas plus mal portée. La poupée, pas ma fille. Et la banlieue, l’été, c’est parfait pour un romancier qui s’intéresse aux monstres. Les voisins qui s’engueulent pour des questions de clôtures, l’adolescent qui nettoie sa Corvette d’occasion en écoutant du Bon Jovi, la voisine alcoolique qui se fait bronzer en engueulant son mari qui, impassible, essaie son nouveau barbecue à l’énergie nucléaire, ça inspirerait Stephen King pour ses 30 prochains livres ! Alors, oui, finalement, les thrillers noirs et les romans policiers appartiennent sans doute, et de tous points de vue, à l’été…

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«Voilà un billet bien léger!» diront certains après lecture de ces quelques lignes. Hé ben ! oui ! Que voulez-vous ? C’est pas moi qui ai décidé de faire de l’été une saison plus futile ! Personnellement, j’aurais préféré vous livrer une réflexion sur le patriarcat latent et le désir inconscient d’assimilation culturelle dans l’utilisation en début de phrase du mot «écoutez» par les intellectuels français lors d’interventions médiatiques, mais comme on est en juillet… Et puis, vous essaierez, vous, de lire

L'être et le néant de Sartre, étendu dans une chaise longue, un verre de sangria à la main, tandis que votre famille patauge dans la piscine… Vous aurez besoin de trois gallons de crème solaire no75. Et de deux flacons de Motrin. Extra-fort.​