Cuba par bribes

-Vous allez à Cuba! s'exclame mon ami. Chanceux! Combien de temps?
-Une semaine.

Un "resort" tout compris. Première fois qu'on essaye cette formule.

À l'hôtel, c'est l'Eden: piscines, maisonnettes, restaus... et la mer! Seul élément familier: des Québécois partout. Nos enfants s'amusent, Sophie et moi relaxons en prenant notre rhum-punch dans l'océan; la belle vie, quoi.

La troisième nuit, ma fille se plaint qu'elle a mal au pied: elle a trébuché dans l'après-midi. On se rend à la clinique, tout près de l'hôtel. Le docteur et les infirmières sont assis dehors, sur un vieux divan. Le médecin examine tout de suite ma petite Romy et, dans un anglais approximatif, explique qu'il faut lui faire passer des radios, à l'hôpital le plus près.

Sophie et Nathan retournent à l'hôtel, tandis que Romy et moi roulons vingt minutes dans l'ambulance. Nous arrivons dans une ville cubaine, une vraie, où j'entrevois sous la lune des maisons pauvres, des petits groupes d'enfants, des bars miteux faiblement éclairés, des bagnoles datant des années 60... Puis, nous entrons dans l'hôpital, ma fille endormie dans mes bras.

Ça ne peut pas être un hôpital, ça! Il n'y a presque pas d'éclairage, les murs sont défraîchis et craquelés, plusieurs fenêtres cassées, des fuites d'eau... Et presque personne dans ces sinistres couloirs sauf, de temps en temps, quelqu'un qui erre, les mains dans les poches...

Et alors que je me dis, tout en serrant plus fortement ma fille, qu'ils ne doivent même pas posséder un thermomètre, nous arrivons dans une salle en ciment au milieu de laquelle se trouve une machine à rayon-X ultra moderne! Aussitôt, sans une seconde d'attente, un technicien à la barbe hirsute portant un t-shirt du Che prend doucement Romy et, sans la réveiller, fait rapidement des radiographies de sa cheville. Quinze minutes après, nous repartons.

À la clinique, le docteur est toujours assis sur son divan. Il examine la radio de ma fille sous une ampoule électrique:
-Not broken. She can swim, but be prudent.

À dix heures, je suis de retour à l'hôtel. A peine deux heures après notre départ!

Comme si nous voulions nous assurer que le système de santé cubain est vraiment bon, nous retournons à l'hôpital à cinq heures du matin! Je vous jure, c'est pas une blague! Cette fois, c'est Nathan, mon fils, qui a des signes de méningite! Sophie part avec lui... et à huit heures du matin, ils sont de retour! Ils sont allés à la clinique, puis dans un hôpital pour enfants à cinquante kilomètres de l'hôtel pour passer à Nathan des tests poussés. Diagnostic: un petit virus. Des antibiotiques et tout ira bien. Tout ça en trois heures! Au Québec, on serait encore en train d'attendre dans la salle d'urgences!

En écoutant le récit de ma blonde, je réalise que l'hôpital qu'elle a visité ressemble au mien... Je me dis qu'ils doivent tous se ressembler...

Le lendemain, assis au bar dans la piscine, je regarde le décor de notre hôtel d'un tout autre oeil, allez savoir pourquoi... Je remarque ce couple, au bord de la piscine. Il me semble qu'il se trouve là depuis trois jours...

Au cinquième jour, on va visiter la ville la plus proche: Banes. Là-bas, tout le monde est gentil, mais tout le monde veut nous aider. Car tous voient nos vêtements, ma caméra, les pesos que je sors de ma poche...

Sophie a apporté des petits cadeaux: crayons, toutous, savons... Elle les donne à nos enfants pour qu'ils les donnent à de petits cubains. Ceux-ci acceptent timidement mais ce sont les regards reconnaissants des mères qui m'impressionnent le plus.

Nous visitons un musée, une église, un marché... Plus tard, une femme s'approche de nous et, en baragouinant des mots incompréhensibles, nous montre l’horrible cicatrice sur le ventre de sa fillette. Sophie et moi nous sentons stupidement coupables. Nous passons une demie-journée en ville. A quatorze heures, retour à l'hôtel. Retour dans la bulle.

Les deux dernières journées sont tranquilles, on joue avec les enfants, on relaxe. Quand nous racontons à quelques québécois que nous sommes allés en ville, ils nous regardent bizarrement.

Et ce couple, sur le bord de la piscine, toujours là à se faire bronzer, qui n'a pas bougé de la semaine, qui ne bougera pas tant que l'avion ne décollera pas...
Où sommes-nous, au juste?

Fin du voyage. Le Québec, la maison. Nous montrons nos photos à nos amis, nous expliquons combien ça fait du bien de se reposer, de rien faire...

Et quand quelqu'un me demande:
-Vous êtes allés à Cuba? Chanceux! Combien de temps?
Je réponds:
-Une nuit et une demi-journée...